Il est possible dā€™enrayer le sida en Afrique


L’épidémiologiste Emmanuel Ochola de l’Hôpital St.Mary’s Lacor interviewé durant sa visite en Italie

Le Dr Emmanuel Ochola, 33 ans, épidémiologiste et res- ponsable du Département de recherche sur le VIH au St. Mary's Lacor de Gulu, a obtenu son diplôme en médecine et chirurgie en 2005, et sa spécialisation à l’Université Ma- kerere de Kampala, en Ouganda, en 2008.

« L’Afrique ne doit plus perdre d’autres générations à cause du sida, et cela sera possible quand les médicaments antirétroviraux seront accessibles à tous les malades ». Emmanuel Ochola, épidémiologiste et responsable du Département de recherche sur le sida au St.Mary’s Lacor de Gulu, hôpital ougandais fondé par les médecins Lucille Teasdale et Piero Corti, est actuellement en visite à l’hôpital Jean XXIII, à Bergame. « Je souhaitais voir comment il était organisé », explique le docteur Ochola, qui est accompagné de la docteure Dominique Corti et d’Achille Rosa (respectivement présidente et membre du CA de la Fondation Corti) et de Tullia Vecchi, présidente de Nepios.

De Susanna Pesenti, "L'Eco di Bergamo" , Juillet 2013


L’Ouganda a été le premier pays africain à lutter contre le sida, identifié dans les années 1980, grâce à une politique sanitaire cohérente qui a contribué à limiter la propagation de l’épidémie.

« Au début, l’Ouganda avait promu des campagnes d’information pour changer les comportements sexuels de la population. Progressivement, la recherche a mis au point des médicaments antirétroviraux, et le nouveau slogan est devenu « le traitement est la prévention ». Les patients diagnostiqués positifs au test VIH sont immédiatement pris en charge, particulièrement s’il s’agit de personnes appartenant aux groupes à risque comme les femmes enceintes et les personnes souffrant d’hépatite ou de tuberculose. Les femmes et les enfants se soumettent au traitement sans réserve, alors que les hommes se montrent plutôt récalcitrants, par fierté ou bien parce qu’ils se déplacent davantage, mais pour que le traitement soit efficace, il doit être quotidien et accompagné de contrôles fréquents. L’épidémiologie a changé : si au début elle touchait les différentes classes de la population comme les chauffeurs, les militaires, les pêcheurs, les prostitués, maintenant le sida s’attaque aux familles et aux couples stables. »

Combien de patients traitez-vous au Lacor?

« À peu près 12 000 sidéens sont enregistrés à notre Clinique VIH (hôpital et centres de santé périphériques). Environ 5 000 patients sont soumis à des traitements antirétroviraux : 66 % d’entre eux sont des femmes, 33 % des hommes et 500 sont des enfants de moins de cinq ans. »

L’hôpital est l’une des 21 structures sentinelles reconnues par le gouvernement ougandais pour le suivi du sida.

« Nous sommes dans une zone peuplée présentant un taux de prévalence du virus de 11 %, quasi égal à la capitale, alors que la moyenne nationale est de 6,4 %. Le service Clinique VIH offre des conseils, de tests volontaires, de soins des infections opportunistes, de prévention de la transmission maternofœtale, de traitements antirétroviraux, avec un suivi clinique et ambulatoire. Les patients reçoivent aussi des soins domiciliaires par des bénévoles de l’organisation

« Comboni Samaritans ». Ce réseau revêt une importance capitale, car il promeut la diffusion de l’information et veille à la situation dans les villages. En Ouganda la population se déplace surtout à pied et l’hôpital doit prendre en charge un nombre considérable d’usagers répartis sur un territoire de plus de cent kilomètres. Dans la région, on a en moyenne un médecin pour 19 000 habitants, et les conditions de vie sont toujours très difficiles après 25 ans de conflits armés, terminés seulement en 2006. »

Que faites-vous pour enrayer la transmission mère- enfant du virus?

« Toutes les femmes enceintes qui accèdent pour la première fois au service ambulatoire prénatal sont testées pour le VIH : en 2012, 9 % d'entre elles ont été diagnostiquées positives, alors que le taux s’élevait à 29 % en 1993. »

Comment vous procurez-vous les médicaments?

« Ce sont des donations. Les organisations internationales traitent avec le gouvernement central, qui par la suite fournit les hôpitaux. Nous craignions constamment que les donateurs ferment le robinet : nous ne pourrons jamais y arriver seuls. La quantité d'antirétroviraux que nous utilisons au Lacor représente presque la moitié du budget pharmaceutique total de l'hôpital. Si nous devions les payer, l’hôpital fermerait ses portes. Et d’ailleurs, nous n’avons pas assez de médicaments pour tous nos patients, on doit établir des priorités. »

Le Lacor est-il le seul hôpital de la région?

« Non, mais c’est le mieux équipé. La région dispose d’autres hôpitaux qui traitent le sida, mais ils nous recommandent des patients, qui en outre du sida, manifestent d’autres pathologies ou d’autres infections opportunistes graves. »

Les patients payent-ils pour les soins?

« Des tarifs quasi symboliques, qui ont plutôt un but éducatif. Pour le financement, nous essayons de nouvelles avenues, comme la collecte de fonds sur le territoire. Une donatrice suisse, la « Banca del Ceresio » nous a encouragé en promettant de faire un don équivalent au montant que l’on pourrait amasser à Gulu. Nous avons décidé d’aller de l’avant, à l’occasion du dixième anniversaire de la mort de Piero Corti. Nous avons organisé des concerts, où les musiciens se sont produits gratuitement, demandé de l’aide aux groupes de citoyens les plus aisés, rencontré les institutions, organisé des matchs de soccer, des ventes aux enchères, des lave-autos. Les activités sont en cours. Nous ne savons pas combien on pourrait amasser, mais au-delà du résultat économique,

il s’est révélé important d’informer les gens de tout ce que fait l’hôpital et à quel point c’est difficile d’amasser l’argent nécessaire pour le faire fonctionner. On pourrait parfois avoir l’impression que tout est facile pour un hôpital missionnaire. »

Comment se fait-il que vous parliez si bien l’italien?

« J’ai vécu deux ans à Trieste au « Collegio Adriatico » qui fait partie du réseau des Collèges d’excellence du Monde uni. J’avais 18 ans et j’étais classé au deuxième rang parmi les meilleurs étudiants de ma région - en Ouganda, nous avons un système d’évaluation nationale pour les étudiants et pour les professeurs - et mon école m’a envoyé à Kampala pour la sélection nationale des bourses d’études. C’était en 1988, la guerre sévissait encore à Gulu et j’ai voyagé caché dans la cargaison d’un camion. J’ai passé l’examen et j’ai obtenu la bourse d’études, ce qui m’a mené en Italie pour le baccalauréat international. Le collège à Duino est magnifique, mais je n’y ai pas vraiment prêté attention, je ne faisais qu’étudier, car je ne voulais pas gaspiller cette occasion. »

Est-ce que vous avez toujours voulu être médecin?

« Oui, depuis l’âge de 9 ans. L’un de mes enseignants avait parlé d’une chirurgienne qui avait contracté le sida dans le cadre de son travail. J’ai été captivé par l’idée d’exercer une profession qui t’engage dans quelque chose de grand. Plusieurs années après, j’ai appris qu’il s’agissait de Lucille Teasdale. »

Que reste-t-il du travail de Lucille Teasdale et de Piero Corti qui ont dédié leur vie à l’hôpital?

« L’hôpital compte aujourd’hui du personnel africain, des médecins et des cadres de santé. Mais sa survie a été possible grâce aux Corti qui l’ont maintenu ouvert même pendant les moments les plus sombres de la guerre. Leur enseignement : travailler correctement pour le plus grand nombre de personnes, considérer la préparation et le professionnalisme comme un devoir éthique, ne jamais reculer, ne jamais abandonner les patients même lorsque cela devient dangereux. Cet enseignement est encore présent et nous a permis de devenir un hôpital universitaire et de demeurer un repère pour la santé ougandaise. »

 

Vous eĢ‚tes aussi responsable de la recherche.Sur quelle eĢtude vous penchez-vous actuellement?

« Nous eĢtudions la santeĢ de la population apreĢ€s les anneĢes de guerre et l’impact eĢconomique local de l’HoĢ‚pital Lacor. D’autres recherches eĢpideĢmiologiques sur les infections hospitalieĢ€res et sur l’heĢpatite B chez les femmes enceintes sont en cours aĢ€ Gulu. »